jeudi 12 avril 2012

L’I.S., Image et Vérité / 10

Comme on le voit, ce n’est pas parce que l’I.S. fédérait un certains nombres d’artistes révolutionnaires de différents pays qu’elle était une internationale, c’est parce qu’elle voulait apparaître comme une Internationale qu’’elle se devait de regrouper différentes sections nationales qui tiendront des Conférences attestant sa réalité d’Internationale.

Plus qu’une internationale l’I.S. est une « centrale » de la subversion. Or, une telle organisation n’a pas nullement besoin d’être numériquement très importante, ni de constituer un vaste rassemblement structuré ; on peut même dire que son influence repose justement sur cet effectif volontairement réduit et sur un certain « mystère » qui l’entoure, dont elle joue, et qu’elle entretien. D’un autre côté, il y a l’image, destinée à l’extérieur, d’une avant-garde artistique somme toute assez « classique », dans la tradition de celles qui l’ont précédé : dadaïsme, surréalisme dont elle se réclame tout en se présentant comme leur dépassement. Tout l’art de L’I.S. — et de Debord particulièrement — va consister à jouer sur les deux tableaux. On constate sans surprise que c’est dans les débuts, quand elle est numériquement la plus faible, que ce contraste entre le petit nombre des participants et le retentissement de leurs actions est particulièrement mis en scène pour créer et entretenir la « légende » — qui va devenir un « mythe ».

Ainsi, dans le n° 1 d’I.S. paraît un article intitulé : Action en Belgique contre l’Assemblée des critiques d’art internationaux, qui rend compte d’une intervention caractéristique de la méthode « scandaleuse » de l’I.S. ; celle-ci consistait principalement dans la diffusion d’une Adresse aux sus nommés, réunis à Bruxelles, qui se terminait par : « Dispersez-vous morceaux de critiques d’art, critiques de fragments d’art. C’est maintenant dans l’Internationale situationniste que s’organise l’activité artistique unitaire de l’avenir. Vous n’avez plus rien à dire. / L’Internationale situationniste ne vous laissera aucune place, Nous vous réduirons à la famine. » Cette Adresse était signée « au nom des sections algérienne, allemande, belge, française, italienne et scandinave de l’I.S. » par les personnes suivantes : Khatib, pour la section algérienne ; Debord, pour la section française ; Platschek, l’allemande ; Korun, la Belge ; Pinot-Gallizio, rescapé provisoire d’une purge récente, l’italienne ; et Jorn, la Scandinave. Le Comité de rédaction de ce premier numéro d’I.S. (juin 1958) se compose de : Mohammed Dahou, Guiseppe Pinot-Gallizio, Maurice Wyackert ; Debord en est le Directeur. La question est : quelle réalité tout cela recouvre-t-il ?

Écoutons Vincent Kaufmann qu’on ne suspectera pas d’être trop critique envers l’I.S. : « Par rapport à l’Internationale lettrisre (I.L.) l’Internationale situationniste (I.S.) représente à la fois un pas en arrière et un pas en avant. Un pas en arrière parce que l’I.S. revient, dans un premier temps du moins, à une problématique avant-gardiste et artistique que l’I.L., plus nihiliste, semblait avoir définitivement dépassée. Ce retour est déterminé par la configuration de la la première Internationale situationniste, née de la rencontre de Debord et d’Asger Jorn ou, si l’on préfère, de la fusion des lettristes et des “imaginistes”. Mais des lettristes devenus situationnistes, il ne reste en 1957 que Debord et Michèle Bernstein. Ils travaillent désormais avec Jorn et ses amis qui, eux, viennent tous d’un horizon artistique. On y trouve des artistes comme Constant, Guiseppe Pinot-Gallizio, Walter Olmo, etc. L’I.S. compte donc au départ une petite dizaine de membres, et il n’y en aura jamais vraiment plus. » Il faut ajouter qu’en janvier 1958, lors de la IIe Conférence de l’I.S. la plus grande partie de la section italienne sera exclue et que donc la « petite dizaine de membres »* se trouve réduite à une petite poignée.

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* Notice pour l’édition Quarto des Œuvres de Guy Debord.


(À suivre)

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