vendredi 29 mars 2013

À chacun son Debord



À propos de l’article de Raphaëlle Rérolle, Le Monde du 21 mars.


Ça y est : la célébration debordienne est lancée à la BnF. Rien n’a été laissé au hasard (même le parking est prévu) pour que le visiteur puisse assister au spectacle dans les meilleures conditions. Le Monde, journal du situationnisme désormais apaisé — the war is over — ne pouvait être en reste. Il propose donc aux (quelques) lecteurs qui lui restent une sorte de pense-bête, un best of des lieux commun sur le sujet, intitulé : À chacun son Debord — il y en a effectivement pour tout le monde.

On sait que la fréquentation des lieux communs, comme celle des lieux d’aisance, est inévitable : tout le monde s’y retrouve. On ne s’étonnera pas d’y voir Philippe Sollers en compagnie de Cécile Guilbert, l’une des meilleures pouliches de son écurie ; ni Francis Marmande « écrivain et professeur de littérature à Paris-VII », de surcroit pigiste au Monde où il n’a jamais manqué l’occasion d’afficher son pro-situationnisme paisible ; ou encore Frédéric Olivennes, « directeur de la communication et du marketing images de France Télévisions » — tout un programme — qui s’est aperçu en lisant Debord qu’il était « un enfant de la société du spectacle » et qui a agit en conséquence ; ainsi qu’Oliviero Toscani, « le fameux photographe italien qui conçut les affiches [nauséabondes] de Benetton dans les années 1980 » ; et quelques autres encore dont on peut penser que, s’ils sont présents, c’est à leur corps défendant plutôt que poussés par un besoin pressant.

En réponse à Raphaëlle Rérolle qui s’étonne que cette terrible critique debordienne ait pu être si facilement adoptée, sans grande conséquence, par n’importe qui : « Curieusement, cette vision radicale du monde s'est infiltrée avec une remarquable souplesse dans les différentes générations qui se sont succédé depuis un demi-siècle. », un spécialiste aussi incontestable que Jean-Louis Violeau, « sociologue, professeur à l'Ecole d'architecture de Paris-Malaquais », à défaut d’explication se contente de prendre acte de ces étonnants retournements : « Chaque époque a eu sa manière de lire Debord. Dans les années 1970, avec une perspective révolutionnaire ; dans les années 1980, il est devenu le bréviaire des pubards ; la décennie suivante, il était celui qui ne s'était pas laissé avoir par les bobards des différents totalitarismes ; maintenant, il inspire les gens d'Occupy Wall Street et les Anonymous pour sa dénonciation de la société marchande. » — jusqu’aux radicaux du Comité invisible qui auraient été, eux, jusqu’à passer à l’acte ; ce qui est tout de même un comble : ces gens ne savent donc pas lire !

Ce à quoi fait écho le jugement d’un connaisseur qui à le mérite de trancher : « “La société marchande recycle tout, souligne le romancier Morgan Sportès, qui a connu l'écrivain et qui le cite dans son roman Tout, tout de suite (Fayard, 2011). Il n'y avait pas de raison qu'elle ne recycle pas Debord !” » Le problème étant ainsi réglé l’exposition de la BnF — où « chacun pourra trouver “son” Debord »peut s’ouvrir à la satisfaction générale — « elle est pas belle la vie » d’artiste ? — ; et donc particulièrement de son président, Bruno Racine, « qui s'est battu pour réunir, auprès de mécènes, la somme nécessaire à l'acquisition de ces archives » ; qu’il s’agit à présent de rentabiliser.

« Guy Debord est devenu un classique » ; mais « même classique, sa pensée n'a pas perdu ses vertus corrosives », nous assure Raphaëlle Rérolle — sans nous rassurer tout à fait : est-que la Bnf va pouvoir résister à une corrosion prolongée ?

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire